Ce que l’étude a observé concrètement
Publiée dans le Quarterly Journal of Economics (vol. 140, n°4, 2025), la recherche menée par Buzard, Gee et Stoddard porte un titre qui dit déjà beaucoup : « Who You Gonna Call? Gender Inequality in External Demands for Parental Involvement ». Les chercheurs y documentent un phénomène précis : les établissements scolaires contactent les mères significativement plus souvent que les pères, indépendamment des configurations familiales.
La méthodologie repose sur l’analyse de données administratives et d’expériences contrôlées menées dans plusieurs écoles américaines. Les chercheurs ont mesuré à la fois la fréquence des contacts initiés par les établissements et l’identité du parent sollicité en premier. Le résultat est net : même lorsque le père est listé comme contact principal sur les formulaires, les mères reçoivent davantage d’appels, de messages et de demandes de présence.
L’étude ne se limite pas à compter des appels téléphoniques. Elle quantifie aussi l’effet de ces sollicitations sur le temps de travail des mères, leur disponibilité professionnelle et la répartition perçue des responsabilités au sein du foyer. Ces mesures font de la recherche l’une des rares à établir un lien direct entre pratique institutionnelle scolaire et creusement des inégalités de genre.
Rentrée 2026 : pourquoi cette étude remonte à la surface maintenant
L’étude a été publiée en 2025, mais c’est le 7 septembre 2026, en pleine rentrée scolaire, que The Conversation France et Slate.fr en ont proposé des synthèses accessibles au grand public francophone. Le calendrier n’est pas anodin : la rentrée est précisément la période où les familles remplissent les fiches de contact, inscrivent les enfants aux activités périscolaires et reçoivent les premières communications des enseignants.
Pour beaucoup de mères, la semaine de rentrée concentre en quelques jours ce que l’étude décrit sur une année entière. Les relais médiatiques francophones ont saisi ce moment pour ancrer des données académiques dans une expérience vécue et reconnaissable. Bebitus et IntelliNews ont également repris le sujet, témoignant d’une circulation rapide du travail de Buzard, Gee et Stoddard au-delà des cercles académiques.
Ce timing éditorial a aussi une logique de débat public. En France, les discussions sur le partage des tâches parentales reviennent régulièrement à la rentrée, autour des absences professionnelles liées aux enfants malades ou aux réunions scolaires. L’étude américaine est arrivée avec des chiffres là où le débat tournait souvent autour de témoignages individuels.
Un mécanisme institutionnel, pas seulement une habitude individuelle
Ce que l’étude met en lumière avec une certaine précision, c’est que les écoles elles-mêmes organisent ce biais, souvent sans intention délibérée. Les formulaires d’inscription présentent la mère comme contact « naturel » par défaut. Les systèmes de gestion administrative enregistrent les informations dans un ordre qui place la mère en premier. Le personnel scolaire, agissant par habitude ou par anticipation d’une meilleure disponibilité, reproduit ce schéma à chaque contact.
Ce n’est donc pas uniquement une question de choix familiaux ou de négociation au sein du couple. Même dans les foyers où les parents ont explicitement décidé de partager les responsabilités scolaires, l’institution scolaire peut court-circuiter cet accord tacite en sollicitant systématiquement la mère. Le père, mis hors de la boucle sans l’avoir décidé, se retrouve progressivement moins informé et moins impliqué — ce que l’étude appelle un effet d’éviction involontaire.
Cette dimension systémique est importante pour comprendre pourquoi les injonctions au partage des tâches adressées aux couples restent souvent sans effet durable. Tant que les portails familiaux numériques des collectivités locales et les administrations scolaires n’intègrent pas cette réflexion dans leurs interfaces et leurs protocoles, le déséquilibre se reconstitue automatiquement, quelle que soit la bonne volonté des parents.
Ce que ça change, concrètement, dans la vie des mères
Buzard, Gee et Stoddard ont mesuré les effets de ces sollicitations différenciées sur l’activité professionnelle des mères. Les données montrent un nombre d’interruptions de travail significativement plus élevé chez les mères que chez les pères, en lien direct avec les contacts scolaires. Ces interruptions ne sont pas marginales : elles se traduisent par des absences, des retards, des tâches professionnelles décalées ou abandonnées.
La charge cognitive associée est plus difficile à mesurer, mais l’étude la documente indirectement. Une mère qui sait qu’elle sera appelée en cas de problème reste en état d’alerte, même au travail. Ce niveau d’anticipation permanent pèse sur la concentration et la disponibilité mentale, des effets que les chercheurs relient à des indicateurs de stress professionnel mesurés dans leur panel.
Les conséquences s’accumulent dans le temps. Une sollicitation isolée reste anecdotique, mais un flux continu de demandes sur plusieurs années scolaires modifie les trajectoires professionnelles. Certaines mères réduisent leurs heures, refusent des promotions ou choisissent des postes moins exigeants pour rester disponibles — des arbitrages que les pères font beaucoup moins souvent, selon les données de l’étude. Pour les familles qui gèrent leurs démarches via des outils comme le portail famille de Toulon ou d’autres dispositifs municipaux similaires, la question de savoir à qui ces plateformes envoient leurs notifications en priorité n’est pas anodine.
Les pistes que soulèvent les chercheurs pour corriger le tir
Buzard, Gee et Stoddard ne se contentent pas de décrire le problème. Ils identifient plusieurs points d’entrée pour modifier les pratiques institutionnelles. Le premier concerne la conception des formulaires de contact : supprimer toute hiérarchie implicite entre les parents, ne pas pré-remplir un ordre, présenter deux contacts sur un pied d’égalité sans case « père » ou « mère » différenciée.
Le deuxième levier est au niveau des politiques d’établissement. Les chercheurs suggèrent que les directions d’école formalisent des règles explicites d’alternance dans les contacts, ou que les logiciels de gestion scolaire intègrent une répartition automatique des notifications entre les deux parents enregistrés. Ce type d’ajustement technique est peu coûteux à mettre en œuvre, mais suppose une prise de conscience préalable du problème par les administrations.
L’étude pointe également la formation du personnel comme levier. Les enseignants et les secrétariats scolaires reproduisent souvent des automatismes appris, sans jamais avoir réfléchi à leur effet sur la répartition des tâches au sein des familles. Sensibiliser ces acteurs aux mécanismes décrits dans la recherche pourrait, selon les auteurs, modifier les comportements à coût très limité. Pour les familles qui suivent leurs démarches via des outils comme le portail famille de Cergy, ce type de réflexion sur qui reçoit les informations en priorité mériterait d’être intégrée dès la conception des interfaces.