Une patiente consulte pour des cauchemars récurrents mettant en scène des rafles, des déplacements forcés. Elle n’a jamais connu la guerre. Ses parents, eux, ont survécu à la Shoah. Ce type de situation, longtemps considéré comme anecdotique par la psychiatrie classique, est aujourd’hui au cœur d’un champ de recherche sérieux : la transmission intergénérationnelle du trauma.
Un phénomène qui a longtemps semblé improbable aux cliniciens
Pendant des décennies, l’idée qu’un enfant puisse souffrir d’un événement qu’il n’a pas vécu a été reçue avec méfiance dans les milieux psy. La psychiatrie du XXe siècle raisonnait en termes d’expérience directe : un trauma supposait une exposition personnelle à un danger ou une perte. Ce cadre laissait peu de place à une souffrance « héritée ».
Les premières fissures dans ce consensus sont apparues dans les années 1960, chez des cliniciens travaillant avec des enfants de survivants de la Shoah. Aux États-Unis et en Israël, des psychiatres comme Vivian Rakoff ont observé dès 1966 que ces enfants présentaient des troubles psychologiques marqués — anxiété chronique, difficultés relationnelles, sentiment diffus de menace — sans avoir eux-mêmes vécu les camps. Ces observations ont ouvert une brèche, que la psychanalyse a progressivement investie, notamment avec les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok sur la notion de « crypte » et de « fantôme » psychique.
Ce que la biologie a changé au débat
C’est l’épigénétique qui a véritablement déplacé le débat du registre clinique vers celui des sciences dures. Cette discipline étudie les modifications de l’expression des gènes sans altération de la séquence ADN elle-même — des modifications qui peuvent, dans certaines conditions, se transmettre à la génération suivante.
Des travaux publiés à partir des années 2010, et confirmés par plusieurs études récentes, montrent que des marqueurs biologiques liés à un stress intense peuvent s’observer chez des descendants de personnes traumatisées. L’équipe de Rachel Yehuda, chercheuse à l’école de médecine Icahn de New York, a documenté des altérations épigénétiques du gène FKBP5 — impliqué dans la régulation du cortisol — chez des enfants de survivants de la Shoah. Ces enfants présentaient une sensibilité accrue au stress, mesurable biologiquement. Des travaux parus en 2025 dans Nature Neuroscience ont prolongé ces résultats sur des modèles animaux, montrant que l’anxiété induite par un stress chronique chez la mère modifie l’activité de certains gènes dans le cerveau des souriceaux, et ce sans contact direct entre les deux générations après la naissance.
Les chercheurs sont prudents : ces résultats ne prouvent pas une fatalité biologique. Ils établissent une vulnérabilité accrue, pas un destin inscrit dans les cellules. La distinction entre corrélation et causalité reste un point de débat dans la littérature spécialisée.
Comment le trauma passe d’un parent à un enfant, selon les psys
Sur le plan clinique, les mécanismes identifiés sont souvent plus subtils que la biologie ne le laisse entendre. Le psychanalyste Bruno Clavier, auteur de Les fantômes familiaux, insiste sur la transmission inconsciente de représentations non élaborées : un parent qui n’a jamais « digéré » son trauma va l’exprimer à travers des silences, des réactions disproportionnées, des interdits flous que l’enfant intègre sans jamais en comprendre l’origine.
Ces silences familiaux ont une force particulière. Quand on ne dit pas ce qui s’est passé, l’enfant le ressent dans les corps, les attitudes, les affects. Il peut développer ce que certains cliniciens appellent une loyauté invisible : porter inconsciemment le poids de ce que ses parents n’ont pas pu traverser. Cette dynamique peut expliquer, par exemple, des difficultés à croire en la stabilité affective qui remontent, une fois en thérapie, non à une histoire personnelle douloureuse, mais à la méfiance profonde d’un parent envers autrui après une trahison ou une violence.
Ce que vivent ceux qui consultent pour des maux qu’ils ne savent pas nommer
En cabinet, ces patients ont souvent un point commun : leurs symptômes ne correspondent à rien de précis dans leur propre biographie. Angoisses nocturnes, hypersensibilité aux séparations, peurs inexpliquées liées à certains contextes — une gare, une frontière, une uniforme — sans événement personnel identifiable pour les justifier.
Une thérapeute spécialisée en traumatologie décrivait récemment le cas d’une femme de 35 ans, consultant pour une phobie des espaces fermés accompagnée d’images intrusives de personnes entassées. Rien dans son parcours personnel ne l’expliquait. C’est au fil du travail thérapeutique qu’est apparue l’histoire de sa grand-mère, déportée, dont on n’avait jamais parlé à table. Le silence avait transmis quelque chose que les mots n’avaient pas pu contenir. Ce type de trajectoire peut également peser sur les liens entre parents et enfants adultes, quand la charge émotionnelle non dite crée une distance que personne ne comprend vraiment.
Les limites du concept et les mises en garde des spécialistes
Tous les psychiatres ne partagent pas l’enthousiasme pour ce concept. Plusieurs d’entre eux soulèvent un risque réel de sur-interprétation : attribuer n’importe quelle difficulté psychologique à un trauma ancestral peut conduire à éviter un travail sur soi au présent, ou à déresponsabiliser des comportements qui relèvent de dynamiques actuelles.
Des chercheurs comme le psychiatre Joel Paris ont rappelé que la littérature épigénétique reste jeune et que les études sur l’humain sont souvent limitées par leur taille et leur méthodologie. La réplication des résultats de Yehuda, notamment, a donné des résultats contrastés selon les équipes. Sur le plan thérapeutique, le risque est aussi de voir se multiplier des pratiques non validées — certaines constellations familiales ou thérapies dites transgénérationnelles — dont l’efficacité clinique n’a pas été établie rigoureusement.
Ce que les spécialistes s’accordent à dire, c’est que le concept est utile quand il ouvre une enquête, pas quand il ferme le dossier. Retrouver l’histoire familiale peut aider à contextualiser une souffrance — et parfois, comme le rappelle Clavier, à cesser de rejouer dans ses relations adultes des scénarios qui appartiennent à une autre génération.